Un autre indice sur le risque de stagnation séculaire

Interview publié sur Atlantico.fr et disponible ici

Selon une étude publiée en juin 2016 par les équipes du FMI, la mondialisation des économies aurait eu un effet de polarisation sur les emplois, entraînant favorablement les hauts et les bas revenus, mais laissant de côté les emplois des classes moyennes. Or, ces classes moyennes ont une plus grande propension à consommer que les revenus élevés. Une situation qui aurait coûté 3 points de consommation aux Etats Unis, soit l’équivalent de 400 milliards de dollars par an. Dès lors, peut-on considérer que le développement des inégalités impacte négativement l’équilibre de la croissance ? Cette situation s’observe-t-elle également en France ?

L’étude du FMI constate qu’i y a eu une polarisation des revenus aux USA entre 1970 et 2014. Autrement dit, la part dans le revenu global des ménages payés autour du revenu médian a reculé de façon significative sur la période. D’un peu moins de 50% au début des années 70, la part des revenus de cette classe moyenne est tombée à 35%. Dans le même temps la part des hauts revenus est passée d’environ 50% à 60%. La part des faibles revenus a été quasiment stable sur la période.

Les auteurs font ce constat et en tire de conclusions sur l’impact macroéconomique de ce changement notamment sur la consommation. Les dépenses globales des ménages ont été plus réduites que celles que ce qui aurait été observé en cas de stabilité dans la distribution des revenus.

A aucun moment les auteurs ne souhaitent expliquer les raisons de ce changement profond. La mondialisation est une explication possible indiquent ils mais ils évoquent aussi des changements sur le marché du travail, la dynamique des innovations, la fiscalité, l’éducation, la structure des ménages ou encore l’immigration. Ils indiquent d’ailleurs que c’est la prochaine étape des travaux à mettre en œuvre. Ils n’ont fait qu’un constat.

Le lien avec la mondialisation peut éventuellement s’opérer via les travaux de Branko Milanovic qui récemment expliquait que la hausse des revenus des pays émergents (principalement la Chine et l’Inde) avait pu se faire en pénalisant les revenus les plus faibles dans les pays développés (voir ici). C’est la fameuse courbe en éléphant qui a déjà été évoqué dans les colonnes de votre site. Mais les auteurs de l’étude du FMI n’y font pas référence.

Ce qu’indique ce document est que les changements au sein d’un pays dans la distribution des revenus ont un impact fort et durable. Cette question que les économistes orthodoxes ne souhaitaient pas aborder il y a 10 ou 15 ans est maintenant au cœur des développements macroéconomiques et c’est très bien.

Cette étude nous dit que la classe moyenne a eu moins de moyens pour dépenser tout au long de ces années et que cela a eu une incidence sur le profil de la croissance américaine.

On ne dispose pas d’étude de ce type sur la France et donc il serait hâtif de conclure de la même façon. La dynamique des inégalités a été moins marquée en France qu’aux USA et donc sans données claires sur ce thème on ne peut pas conclure.

Peut-on également considérer qu’une telle baisse relative de la consommation, par rapport à son potentiel, entraînerait également une pression à la baisse sur le développement des prix, et donc des taux d’intérêts ?

Un tel changement pénalise la demande privée et donc modifie l’allure du PIB dans la durée. Larry Summers évoque sur ce point un argument supplémentaire à l’hypothèse de stagnation séculaire et on ne peut pas être en désaccord. La stagnation séculaire pour des raisons liées à la démographie, l’endettement privé et la baisse du prix de l’investissement notamment se traduit par une croissance plus lente qu’auaravant, une inflation plus réduite que ce que l’on avait l’habitude d’observer et en conséquence d’une politique monétaire dont le taux d’intérêt d’équilibre est plus faible. La polarisation des revenus participe à cela.

Peut-on en conclure que cette distribution inégalitaire des revenus peut expliquer, au moins en partie, les anomalies actuelles de l’économie mondiale, entre taux bas et inflation faible ?

Elle l’explique probablement aux USA, il faudrait avoir des études plus exhaustives sur les autres pays développés pour lui donner un poids explicatif aussi important que celui que vous voulez évoquer. Il est encore trop tôt pour le dire mais le papier du FMI ouvre une voie intéressante qui permettrait peut-être de mieux comprendre la dynamique des économies occidentales.

Comment est-il possible de modifier cette tendance, et ainsi de permettre un rétablissement plus homogène des effets de la mondialisation sur les emplois, et ainsi de revenir à une croissance plus équilibrée, et une normalisation de la situation ? S’agit-il d’un vœu pieux ?

Comme je l’évoquais à la première question, de nombreux travaux ont mis en avant cette idée de polarisation au sein de la société américaine. On peut voir aussi en politique une polarisation plus marquée. Cela a souvent été mis en avant dans la campagne présidentielle actuelle.

Parmi les points qui peuvent expliquer ce phénomène sur les revenus, il me semble que les développements de l’économie mondiale ne sont pas neutres. David Autor du MIT met en avant l’impact négatif fort et persistant du choc chinois sur le marché du travail américain et notamment sur les gens peu et moyennement qualifiés. Il me semble difficile de faire machine arrière sauf à se barricader derrière des frontières au risque de se renfermer sur soi et de ne plus être capable de participer à la dynamique globale notamment sur les innovations qui y sont associés (pas seulement sur l’industrie mais aussi sur la santé ou les progrès récents sont phénoménaux mais dont l’origine n’est pas forcément française ou européenne). Le retour en arrière n’est jamais bonne conseillère et c’est pour cela qu’il faut adapter notre économie à ce nouvel environnement car on ne fera pas reculer les chinois et les indiens. A nous, dans les pays développés de développer nos propres capacités dans ce monde ouvert. Il est là le challenge. Il faut s’appuyer sur l’éducation et l’investissement pour  gagner en autonomie et être ainsi capable de participer à la dynamique globale. C’est un défi redoutable car il oblige à se remettre en question. Et ne pas le faire c’est accepter que le monde se développe et croisse sans nous les européens. Ce serait dommage.

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