L’économie américaine peut-elle aujourd’hui vraiment se passer d’une Fed bienveillante ?

La question posée par Sicavonline est la suivante:
L’économie américaine peut-elle aujourd’hui vraiment se passer d’une Fed bienveillante ?

Ma réponse
La Fed a une très grande tentation de remonter son taux d’intervention. Elle ne veut pas être « collée » à 0% et perdre toute marge de manœuvre en cas de retournement conjoncturel. En effet si elle maintient son taux de référence à 0 et que le cycle se retourne ou s’infléchit elle ne disposera que de la possibilité d’un ajustement par les liquidités. Cet argument lié à une possible intervention est d’autant plus probant que le cycle américain est long. Le point bas, après la crise, avait été touché en juin 2009. Depuis l’activité a progressé de façon régulière. Le cycle est long sans possibilité de modulation de la part de la banque centrale américaine puisque ses taux sont à 0%.

L’étape suivante est celle de la mise en œuvre de ce relèvement. Sur ce point, les membres du comité de politique monétaire de la Fed s’affrontent. Jeffrey Lacker de la Fed de Richmond voudrait une remontée des taux dès le mois de Juin indiquant que des taux bas trop longtemps pénalisent l’efficacité de l’économie américaine. Dans le même temps, le patron de la Fed de Minneapolis, Narayana Kocherlakota, considère que tant qu’il n’y a pas d’inflation et de signes tangibles de tensions alors il est préférable de ne pas changer de politique monétaire.

En d’autres termes, certains veulent agir de façon préventive pour éviter un dérèglement de l’économie américaine; dans ce cas en effet, compte tenu des délais, l’action immédiate de la Fed contrerait les déséquilibres et les tensions inflationnistes à venir. D’autres souhaitent attendre que les tensions se manifestent même si cela se traduit par un peu d’inflation. Certains sont prêts à prendre le risque d’intervenir peut être trop tôt alors que les autres pensent qu’il est souhaitable d’intervenir trop tard, une fois qu’il y aura un peu d’inflation. Je pense que la seconde solution est préférable simplement parce que l’on ne sait pas quand ces tensions vont se manifester et qu’une remontée trop hâtive aurait alors des effets négatifs sur l’activité. Imaginer que la Fed puisse rebaisser ses taux dans ce cas sans perdre de crédibilité comme le soutient James Lacker est une vision de l’esprit.
(Correctif : la lecture de l’interview de John Williams président de la Fed de San Francisco, dans le NY Times d’hier, après l’écriture de cette chronique, reflète désormais une sorte d’unanimité sur un mouvement en 2015. Ce sera donc après l’été. Pour garder la cohérence de mon propos et parce que cela me parait hâtif, je dirai en décembre. Kocherlakota, favorable à 2016, ne vote pas cette année au FOMC)

Au-delà de ces querelles, la Fed ne vaut malgré tout pas brusquer l’économie. Il est probable qu’elle va prendre les précautions nécessaires pour éviter un choc déstabilisant. C’est pour cela que Janet Yellen, la présidente de la banque centrale américaine, ne souhaite plus de jalons (« forward guidance » dans le jargon) pour guider sa politique. Elle veut pouvoir décider du moment où il faut agir sans être contraint d’une manière ou d’une autre par des engagements qui ne sont plus pertinents. Elle veut pouvoir communiquer pour conditionner les anticipations des investisseurs. Le message est, désormais, sur une progression modérée des taux d’intérêt. Le retour au taux d’équilibre pourrait prendre plusieurs années. On peut même imaginer, dès lors, la mise en place d’un profil des taux d’intérêt, à la manière de ce qui est fait en Suède. Cela n’engage pas la banque centrale de façon excessive mais cela permet de caler les anticipations. John Williams évoquait une telle possibilité récemment sur une échelle de plusieurs années.

La Fed va rester bienveillante, elle ne veut pas prendre le risque de créer un choc déstabilisant sur l’économie américaine. Une fois la manœuvre décidée et le compte à rebours lancé, elle donnera l’information nécessaire pour réduire au maximum les surprises des investisseurs. Il faut qu’elle retrouve des marges de manœuvre sans que l’économie dont la croissance reste très modérée ne souffre de ce changement. Facile sur le papier mais challenge malgré tout. On se souvient qu’après l’intervention de Bernanke au Congrès le 22 mai 2013, son propos un peu vague sur la normalisation de la politique monétaire avait eu un impact négatif très fort notamment sur l’immobilier. La Fed le sait et c’est pour cela qu’elle prendra toutes ses précautions.