Philippe Waechter : « Je crains que la croissance française ne soit durablement faible » Les Echos

Interview publié dans le quotidien « Les Echos » du 11 août 2014
L’article est disponible ici http://bit.ly/LesEchos-PW

Pourquoi l’économie française semble-t-elle, aujourd’hui, en panne ?

Le problème français est d’abord celui d’une demande interne qui ne rebondit pas. Dans les grands pays touchés par la crise, depuis 2008, celle-ci a fortement chuté. Mais, depuis un ou deux ans, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne s’en sortent. Ce n’est pas le cas de la France ni de l’Italie, qui rencontrent toujours de grosses difficultés. La demande privée dans l’Hexagone est plus faible début 2014 qu’en 2008. Or, c’est un élément clef pour la croissance. A un horizon de moyen terme, le profil du PIB est en France conditionné par celui de la demande privée.

Le problème tient-il aux ménages ou aux entreprises ?

Les ménages sont inquiets de l’environnement économique, notamment l’évolution du marché de l’emploi. Conséquence, la consommation reste faible puisque le pouvoir d’achat tend à se réduire. Dans le même temps, les entreprises ont vu, depuis le début de la crise, leur taux de marge diminuer. Elles sont, donc, dans l’obligation de mener une politique de modération salariale, ce qui en retour, déprime la demande interne privée. Sans compter la rigueur budgétaire qui pèse sur la croissance. Et comme l’activité économique dans d’autres pays de la zone euro reste morose, les exportations françaises ne sont finalement pas tirées par nos principaux partenaires commerciaux, ainsi que l’espérait le gouvernement en début d’année. D’autant que les entreprises françaises n’ont pas la porte de sortie de crise qu’ont leurs concurrentes allemandes : les exportations vers les marchés émergents. Elles sont moins tournées vers ces marchés que les entreprises outre-Rhin. Bref, on cherche vainement la source d’impulsion dans les prochains mois.

Sur le plan économique, François Hollande est-il fondé à demander aux Allemands de relancer les salaires et les investissements pour soutenir l’économie de leurs voisins ?

La demande me paraît, en effet, fondée car cela peut être une source d’impulsion, mais il ne faut pas non plus en attendre trop. D’ailleurs, les Allemands sont plutôt réticents. La politique menée par le chancelier Schröder, au début des années 2000, a permis à l’Allemagne de dégager des excédents commerciaux très importants, notamment vis-à-vis de la France, en restreignant la demande interne outre-Rhin. On peut donc penser qu’une augmentation des salaires outre-Rhin entraînera une hausse des importations allemandes en provenance des pays de la zone euro. Cela aurait un autre bienfait pour ces pays, celui de relancer l’inflation en Allemagne et donc de ne plus obliger les Etats de la zone euro à modérer, voire à baisser les salaires. Cela serait une bouffée d’oxygène pour la demande privée. Cela dit, ce mécanisme prendra effectivement du temps à se matérialiser. Et surtout, l’Allemagne ne peut, seule, dynamiser l’économie européenne si tous les autres ont le pied sur le frein. Cela ne suffira pas à sortir la zone euro de l’ornière.

La France est-elle partie pour un régime de croissance faible durable ?

Je crains que la croissance française ne soit durablement faible. Ce qui est préoccupant, c’est que la croissance est faible dans la plupart des pays de la zone euro, que l’inflation est quasi inexistante et que l’endettement des ménages et de certains Etats est toujours élevé. C’est une configuration inquiétante, qui suggère que les ajustements sont loin d’être achevés.

Pour la France, cela pose le problème du financement du modèle social et ne laisse pas espérer de redressement du marché de l’emploi. La situation actuelle n’est donc sans doute pas tenable à terme. Le pacte de responsabilité doit probablement être amplifié. Sa logique est de doper la demande privée en incitant les entreprises à investir puis à embaucher. Il va falloir aller plus loin. Cela doit, probablement, passer par un investissement public plus dynamique, afin de créer une rupture à la hausse susceptible d’entraîner l’investissement privé. Sans toutefois trop réduire les dépenses de l’Etat puisque cela affaiblit la croissance en déprimant la demande. Bref, tant que la demande privée ne se sera pas redressée, les dépenses du gouvernement ne doivent pas être coupées.

Guillaume de Calignon, Les Echos