Les prix baissent de 0.2% sur un an, en mars, en Espagne

Interview sur l’évolution des prix en Espagne
Disponible sur le site d’Atlantico.fr ici http://bit.ly/1hTAEe4

1) Les prix à la consommation ont baissé pour la première fois en Espagne depuis mars 2009, avec une baisse de 0,2% sur mars par rapport à l’année dernière. Ce mauvais résultat dans ce qui reste l’une des principales économies de la zone euro malgré la crise doit-il susciter l’inquiétude ?
Oui c’est une source d’inquiétude. D’abord parce qu’une situation qui pourrait déboucher sur de la déflation est généralement périlleuse et là en l’occurrence elle l’est puisqu’elle traduit une demande défaillante. Le reflux des prix traduit une demande insuffisante et la recherche d’un regain de compétitivité.
Si l’on veut comprendre la situation espagnole, il y a deux points à souligner.
Le premier est que la demande interne est à un niveau très bas (l’indice de demande domestique calculée par l’institut statistique espagnol est plus de 15% au-dessous du niveau observé au premier semestre 2008 (juste avant la rupture liée à la faillite de Lehman en septembre 2008). A titre de comparaison la demande française est 1.1 % au-dessus de ce niveau du premier semestre 2008)
Le deuxième est que pour y mettre bon ordre la stratégie menée en Espagne est d’améliorer la compétitivité afin de pouvoir exporter davantage et créer ainsi un effet positif sur la production. Une telle orientation passe par une pression forte sur les coûts et notamment les coûts salariaux. A court terme cela fragilise la demande interne, parce que les revenus des ménages sont affectés par cette baisse de coûts.

En d’autres termes les espagnols font des efforts considérables afin de gagner en compétitivité, ce qui pourrait à terme leur permettre de retrouver davantage d’emplois et de revenus. La trajectoire peut être gagnante mais elle est forcément très longue et n’est en aucun cas garanti. Il y a ici trois embuches. La première est qu’il n’y ait pas convergence rapide vers un système stable. Cela serait préoccupant puisque cela signifierait que les efforts sont toujours insuffisants. La deuxième embuche est que le niveau d’activité se stabilise sur un niveau bas par rapport à celui qui était connu avant la crise. Personne alors n’en tirerait de bénéfices. La troisième interrogation provient du vieillissement de la population. Le processus d’ajustement proposé en Espagne sera très long même s’il réussit. Est-ce qu’une population dont l’âge moyen augmente de façon monotone aura la volonté de se mobiliser dans la durée? Cela est peu probable.
Ces trois éléments représentent un risque fort pour la société et l’économie espagnole. C’est pour cela que la mobilisation d’un pays au sein d’une zone monétaire n’est pas suffisante pour résoudre l’ensemble des questions posées

Espagne-2014-Mars-inflation2) L’Espagne sortait timidement de deux ans de récession sévère. L’inflation La déflation pourrait-elle replonger le pays dans la morosité économique ? En quoi l’inflation la déflation empêcherait-elle forcément le retour de la croissance et l’amélioration des comptes publics ?
La déflation a d’abord les deux effets observés au Japon. La situation de déflation est accompagnée d’une forte modération salariale voire d’une baisse des revenus salariaux. Cela affecte forcément les comportements. Ensuite, le second effet est celui du report des achats dans le temps car plus tard les produits seront moins chers. La combinaison de ces deux facteurs déprime la demande et pénalise de ce fait l’activité.
Dans le cas espagnol, il y a une troisième composante qui est l’immobilier. Durant la période de crise, la dette des ménages s’est peu résorbée et en 2012 le ratio de la dette immobilière sur le revenu disponible était encore proche de 100%.
Dans une telle situation, la déflation change les arbitrages budgétaires des ménages. En cas de déflation, la dette, que l’on doit de façon certaine, se revalorise alors que le revenu des ménages a tendance à diminuer. Cette configuration oblige à modifier les dépenses et à en réduire d’autres. La demande interne, via la consommation des ménages, serait alors pénalisée dans la durée. C’est pour moi la raison principale à mettre en avant pour réduire le risque de déflation.
Cette question n’est pas spécifique à l’Espagne. Chypre qui est déjà en déflation à une dette des ménages très importante. Outre l’Espagne, l’Irlande et le Portugal ont une dette proche de 100% et les Pays-Bas en ont une qui va bien au-delà des 100%. Tous ces pays ont des taux d’inflation très faible. Il y a une menace sur laquelle il faut être vigilant car c’est potentiellement une source d’affaiblissement de la croissance.

3) La Grèce connaît déjà la déflation depuis un an, et le Portugal est également dans cette situation depuis février. Une réaction en chaîne est-elle en train de se mettre en marche ? Pourquoi ?
Je ne parlerai pas de réaction en chaine mais le mécanisme à l’œuvre est aussi préoccupant. J’ai évoqué l’Espagne plus haut et sa stratégie de retour à davantage de compétitivité. Mais de nombreux pays européens ont une stratégie du même type, y compris la France où le profil des salaires s’infléchit à la baisse au fur et à mesure que la situation dégradée sur le marché du travail se prolonge.
Cependant, cette logique est contrariée car l’euro est relativement cher et réduit l’avantage que chacun des pays de la zone Euro cherche à obtenir. Cela crée une incitation à se faire concurrence au sein de la zone Euro et finalement à tirer les prix vers le bas.
Cette configuration implique une pression déflationniste supplémentaire qui in fine ne permet pas de résoudre la question de la fragilité de la demande interne évoquée à la première question.
Il y a donc un manque de cohérence entre les souhaits des pays membres de la zone Euro et le cadre macroéconomique. Cela traduit l’absence d’un gouvernement économique dont l’objectif serait de coordonner davantage les politiques économiques plutôt que de créer une situation dont l’issue pourrait être tragique. L’autre point à souligner est le fait que la BCE n’ait pas la capacité à intervenir rapidement afin de tenter de faire baisser la monnaie européenne pour que la compétitivité de chaque pays s’applique à des régions situées en dehors de la zone Euro.
On a tancé la gouvernance de la zone Euro pour n’avoir pas été suffisamment cohérente avant la crise, l’Europe est en train de refaire la même chose mais à l’envers. Chacun, en voulant devenir vertueux se fragilise lui-même et met de ce fait en péril la construction globale.

4) Quel pouvoir peut avoir l’Europe pour enrayer le processus si jamais il devait se confirmer ? La lutte contre l’inflation ne pousserait-elle pas l’UE à adopter une politique économique plus souple, contraire à ses habitudes ?
Il faudrait donner une capacité d’intervention plus brutal à la BCE avec comme objectif annexe et implicite une baisse de la monnaie européenne pour que les efforts faits actuellement portent leurs fruits. Il faut redonner des marges aux pays de la zone Euro afin qu’ils puissent faire des choix qui ne soient pas mis en œuvre dans l’urgence. Cela doit être un choix collectif mais une telle orientation ne semble pas à l’ordre du jour, chacun des pays pensant qu’il a la recette pour conjurer la crise.
Le risque de déflation traduit et reflète ces tensions et ce manque d’articulation entre les différents pays et la vision que l’on souhaite plus globale de l’Europe.
La BCE a une responsabilité mais chacun des gouvernements en souhaitant ardemment créer une économie plus compétitive y contribue. Ce manque de gouvernance, de coordination entre les pays, la BCE et l’Union Européenne incite chacun des pays à agir de façon unilatérale. Est-ce que d’une certaine manière cette question de la gouvernance et de la coordination n’est pas celle que l’on se posait comme facteur de crise il y a quelques années.
La déflation est le symptôme de ce manque de coordination c’est aussi pour cela qu’elle ne s’attache pas qu’à l’Espagne.